Text Size

Alain Tanner


«Il n'y a plus d'utopie sociale aujourd'hui et, ça, c'est la pire des choses qui puisse arriver»


Propos recueillis par Antoine Duplan, site CONTRE-COURANT


Il y a quarante ans, il couvrait les événements de Mai 68 pour la Télévision suisse romande. Le mois suivant, il écrivait le scénario de Charles mort ou vif, film manifeste et coup d'envoi du nouveau cinéma suisse. Alain Tanner nous reçoit dans sa villa genevoise, engloutie sous les arbres, pour évoquer son amour exigeant du 7e art.

L'Université de Lausanne vous confère le grade de docteur ès lettres honoris causa. Que ressentez-vous ?

Cette reconnaissance m'a énormément surpris, mais elle me fait plaisir. Je pensais que ces honneurs étaient réservés à des professeurs qui ont quarante ans d'enseignement. En fait, il y a déjà eu des artistes parmi les impétrants. L'université veut que le cinéma soit officiellement reconnu comme un art à part entière. Si je peux tenir ce rôle, je l'accepte – mais la surprise reste.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre œuvre ?

Il y a des films plus réussis que d'autres. Mais on aime ses enfants boiteux comme les autres. Peut-être même plus ... J'ai deux casquettes, les films discours du début et les films poèmes. Il y a quarante ans, on avait envie de discours. Je me souviens d'un slogan merveilleux de Mai 68: «Assez d'action, des mots.» Cinématographiquement, il fallait trouver une forme non narrative, en opposition au cinéma dominant. La nécessité d'une rupture, les systèmes de production, mais aussi l'écriture filmique, ont donné la Nouvelle Vague en France, le Free Cinema anglais, le Cinema Novo au Brésil.
Aujourd'hui, je suis peut-être plus sensible aux films poèmes. Dans la ville blanche et Requiem sont peut-être mes films préférés.

Aujourd'hui, certains parlent de liquider l'héritage de Mai 68 ...

Si Sarkozy ne veut pas de Mai 68, qu'il aille se faire cuire un œuf ! Qui veut vraiment liquider 68 ? Je crois que tout le monde s'en fout. Pour les jeunes, c'est les guerres napoléoniennes ... L'essentiel des difficultés d'aujourd'hui n'a rien à voir avec Mai 68, au contraire. On sait très bien d'où viennent tous nos maux: de la société de consommation. Il n'y a plus d'utopie sociale aujourd'hui, et ça c'est la pire des choses qui puisse arriver.

Que pensez-vous de cette théorie selon laquelle le cinéma romand étouffe sous la figure paternelle que vous représentez ?

Absurde ! Totalement absurde. Je n'ai aucune envie de jouer le rôle du gourou. Ceux qui disent ça sont des imbéciles. Il y en a un qui a dit « Il faut se débarrasser de Godard et de Tanner parce qu'ils nous empêchent de travailler». J'en ai rien à cirer de cette problématique. Qu'ils se débrouillent. Je sais que c'est plus difficile pour eux que pour nous à certains égards.
Aujourd'hui, le marché est très dur, verrouillé. Je suis très choqué de voir les énormes difficultés que rencontrent les beaux films de Greg Zglinski (Tout un hiver sans feu) ou de Jacob Berger (1 journée) pour trouver un distributeur ou une sortie française.

Pourquoi avez-vous souvent reproché à la Suisse son «manque de tonus fictionnel» ?

Je n'ai pas le sentiment d'appartenir à un pays, ni à une nation, ni à un peuple. Mais je peux avoir des affinités avec les gens qui habitent là où j'habite. Les premiers films, de nature contestataire, devaient nécessairement se faire dans le pays dont je suis citoyen. Après Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000, qui n'est pas un adieu aux utopies de Mai 68, mais un au revoir et à bientôt peut-être, l'étroitesse de la Suisse est devenue un problème. Je n'éprouvais plus le moindre désir de faire des films ici. C'est pourquoi j'ai tourné essentiellement à l'étranger.

Tous vos films ont pour point de départ un personnage, jamais une histoire ...

Oui. L'histoire, elle arrive toute seule. Aux jeunes qui s'arrachent les cheveux sur des problèmes de scénario, je dis: «Choisis un personnage. Croise son destin avec quelques autres et le scénario est fait. Deux ou trois semaines suffisent pour le rédiger».
Tout peut provoquer le déclic. Un fait divers, une rencontre, une femme mauricienne dans un village vaudois, moi-même pour La vallée fantôme ...

Vous récusez l'actuelle dictature du scénario ...

Le principe selon lequel il faut réécrire dix fois un scénario est absolument scandaleux. C'est un processus terrorisant qui relève du pur marketing économique. A force de réécrire, on perd le désir. Je n'ai jamais rédigé plus de deux versions. On peut toujours faire quelques retouches de détail pendant le tournage, car rien n'est coulé dans le béton. Sur Jonas, on n'a jamais pensé au public. Il est venu, puisqu'on a fait un million d'entrées aux Etats-Unis et un million en Europe. On était les premiers surpris. Mais il ne faut pas faire du marketing, il faut faire ce qu'on a envie de faire. Et il vaut mieux tourner dix films, quitte à en louper cinq, plutôt que trois et en réussir un. Ha, ha, ha !

Vous avez aujourd'hui des mots très durs à l'encontre de la politique culturelle.

Je pense que Bideau se trompe. Le succès d'un certain nombre de films suisses allemands a fait croire aux gens, et à une partie des députés qui votent le budget, qu'on est à Hollywood si on le souhaite. J'ai entendu dire que l'aide aux films de fiction va aux projets qui ont l'ambition de faire des entrées. C'est totalement faux et absurde. En plus, ces films sont très mauvais. C'est ça le problème. On ne va quand même pas commencer à produire de très mauvais films parce qu'ils font 800 000 entrées ...

Un slogan comme «populaire et de qualité» relève de l'évidence. Il peut s'appliquer à La salamandre.

La salamandre concerne la jeunesse politisée des années 70 et les cinéphiles, mais ce n'est pas un film populaire comme Bienvenue chez les Ch'tis. Les films populaires aujourd'hui, dans le cinéma français, ce sont les comédies. Les films de Charlie Chaplin étaient populaires de qualité: des centaines de millions de gens les ont vus et ils sont géniaux ! Mais pour faire du populaire et de qualité, il faut s'insérer dans un système de production qui n'existe pas chez nous. Alors si on vise le bas de gamme un peu rigolo, on n'ira pas très loin.

Avant le cinéma, il y a eu le jazz, le surréalisme, la mer. L'école de la poésie et de la vie vaut mieux qu'une école de cinéma ?

Je n'en ferais pas une règle. Mais j'ai plus appris sur un cargo que dans une école de cinéma et parfois je pense que le contact des dockers est plus utile que celui des cinéphiles. Ceci dit, je comprends très bien que des jeunes gens de 20 ans aient envie de suivre une filière, de se retrouver avec d'autres, de manipuler les appareils. Il y a une chose qu'on n'apprend pas, c'est la réalisation. En France, tous les auteurs de la Nouvelle Vague sont sortis des Cahiers du cinéma. Ni Chabrol, ni Godard, ni Truffaut, ni Rohmer n'ont fréquenté une école de cinéma. En revanche, ils ont réfléchi au cinéma et ils ont écrit. Si j'étais prof, je dirais aux étudiants: «Ecrivez ! Après vous tournerez».

Que reste-t-il d'un film, quarante ans après sa sortie ?

Un sentiment curieux. L'autre jour, à Londres, j'ai revu un bout de La salamandre. J'avais l'impression de l'avoir tourné la veille et, en même temps, que c'était avant le déluge. Dans la mesure où tous mes films ont été faits librement, il reste un lien affectif très fort. Mais, maintenant, je n'ai plus envie de les voir, d'être en permanence avec eux. S'il reste dans l'imaginaire collectif une image, une scène, une vision imprécise et floue mais avec un centre et un cœur, ça me va. Vous savez, avoir un film à Cannes, c'est formidable ! Mais il y en a dix tous les jours et le vôtre passe à l'as. Il vaut mieux le montrer au Bio, à Carouge, devant quarante spectateurs qui pourront encore en parler le lendemain ...