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"Belle toujours" : union perverse pour secret obsédant

C'est un film court et malicieux, orchestré en deux temps, trois mouvements. D'abord une filature. Lors d'un concert symphonique à Paris, le sieur Husson (Michel Piccoli) aperçoit dans l'assistance Séverine, une femme qu'il a connue autrefois (Bulle Ogier) et tente de l'approcher. Celle-ci n'est pas pressée de le revoir. Chaque fois qu'Husson, qui a déniché dans quel hôtel elle loge, est sur le point de renouer le contact, elle s'engouffre dans un taxi.

C'est un film court et malicieux facilitée par quelques bienheureux hasards, la traque d'Husson donne lieu à ces déambulations que n'auraient pas désavoué les surréalistes. Errance, arrêt devant la vitrine d'un marchand de perruques féminines, contemplation de la statue de Jeanne d'Arc sur un cheval masqué, place des Pyramides, pauses bavardes devant un double whisky dans un bar chic où draguent deux prostituées.

Le second acte se déroule dans une salle à manger privée d'un hôtel de luxe où Husson a invité Séverine à dîner. La femme n'a rien à dire, juste à écouter. Veuve et s'apprêtant à entrer au couvent, elle a fini par accorder ce tête-à-tête avec l'homme qu'elle évitait, dans l'espoir de se voir dévoiler un secret qui l'obsède. Se décharger d'un tourment.

UNE DOUBLE DÉROBADE

Ce qui s'est passé jadis entre cet homme et cette femme, Husson l'a confessé peu avant à un barman. Quarante ans plus tôt, Séverine était l'épouse d'un médecin, le meilleur ami d'Husson. Perverse et masochiste, elle rêvait de tromper son mari, qu'elle aimait, avec cet ami qui ("par autodéfense") lui avait indiqué l'adresse d'une maison de rendez-vous où elle avait pris l'habitude d'aller se donner à des inconnus.

Ce que Séverine désire savoir avant de se cloîtrer, c'est si son mari est mort en connaissant ses vices, ses (prétendues) trahisons. Si Husson lui avait révélé ce qu'il savait de ses après-midi licencieux.

Quelle est l'origine de cette larme qu'elle a vue couler sur sa joue avant qu'il expire. Husson joue avec ses nerfs. A-t-il, ou non, parlé ? Le suspense de cette petite sarabande rythmée par la Symphonie n° 8 de Dvorak a changé de nature. Il ne s'agit plus, comme on a pu le croire d'emblée, d'un homme ensorcelé par une blonde impassible, mais d'une femme psychologiquement possédée par un homme qui la torture, avec délectation. Le sadisme n'est pas où on le croyait.

L'histoire de cette double dérobade (d'abord celle d'une femme figée dans l'esquive, ensuite celle d'un homme entretenant le mystère) est inspirée d'un film que tourna Luis Buñuel en 1966 : Belle de jour, qu'il n'est pas obligatoire d'avoir vu pour goûter la farce de Manoel de Oliveira. Même si Belle toujours est un divertissement tapissé de clins d'oeil à l'auteur du Charme discret de la bourgeoisie, un hommage un rien moqueur. Michel Piccoli y reprend son propre rôle, avec une ironie intacte. Ayant décliné l'offre de cette suite diabolique, Catherine Deneuve est remplacée par Bulle Ogier.

Qu'y a-t-il de commun entre Luis Buñuel et Manoel de Oliveira ? Un goût pour les amours frustrées, les énigmes non révélées, le secret des corps vierges ou profanés. Qu'est-ce qui les oppose ? Buñuel était un dévot révolté par les perversités inhérentes à la religion catholique ; Oliveira est un esprit religieux en proie au doute métaphysique. Tout, chez lui, est indicible. Les années passées donnent raison à Oliveira : ce n'est plus la chair qui tourmente ces deux personnages vieillis, filmés en clair-obscur, en quête d'un refuge pour leur âme. Mais la parole, le verbe, l'esprit. Les choses dites et les choses tues. Ce qui demeure un mystère.

Dans Belle toujours, on ne saura jamais si, otage de pulsions que son mari ne comblait pas, Séverine a réellement transgressé ses interdits érotiques. Elle dit ne rien renier de ses "bizarreries" d'autrefois et assumer la part imaginative de sa sexualité. Ses désirs - catharsis - ne la faisaient pas se sentir coupable. Ce qui la hante est de l'ordre de l'inquiétude spirituelle. Que ses fantasmes aient pu offenser l'homme qu'elle aimait. On peut rapprocher la douleur de Séverine de celle de l'héroïne de La Lettre, qu'Oliveira adapta en 1999 de La Princesse de Clèves : elle rejoint le couvent après avoir tué son époux de chagrin en lui avouant son amour pour un autre, auquel elle avait refusé de céder.

Ici, Oliveira pose un regard impitoyable sur ces deux créatures aux prises avec l'obscur objet de leur désir. Un homme (alcoolique), une femme (manipulée) dînant dans la pénombre, à l'orée de la mort, devant une mystérieuse boîte qui illustra jadis l'éros et qui symbolise aujourd'hui leur cercueil (thanatos). Deux figures devant lesquelles se prosternent des serviteurs, sous l'oeil d'un coq échappé du Fantôme de la liberté : un animal perplexe devant la perversité des humains.