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La plume culturelle

Un décor normand, une atmosphère grise et venteuse. Elle est ouvrière en usine, lui pêcheur en mer. Elle a vécu enfermée derrière les barreaux; lui n'a jamais délogé du foyer maternel. Elle désire redécouvrir son fils, il souhaite conquérir une épouse. Sa réponse à l'annonce déposée sur le net. Une correspondance aboutissant à un accord. Leur rencontre, maladroite et incertaine. Sur le corps d'un homme solitaire en quête de tendresse, les gestes brutaux d'une femme incarcérée deux années durant. L'incompréhension physique, alors l'abstinence. Puis finalement, le dévoilement intérieur et la découverte de l'autre. La brièveté des échanges verbaux force le spectateur à s'attarder sur la physionomie des personnages. A interpréter leurs attitudes traduisant des sentiments impossibles à verbaliser. La neutralité des dialogues autorise à plonger dans la profondeur des regards d'Angèle. A remarquer les larmes contenues. Les sourires esquissés, suscités par les plaisanteries de Tony. Dès lors, les images priment sur les bavardages. Les scènes prennent sens. Angèle chevauche sa bicyclette au son de notes pianotées, et chaque coup de pédale symbolise qu'enfin, pour elle, la roue s'apprête à tourner. "Angèle et Tony" n'entre pas dans la catégorie des contes de fées sur grand écran. L'héroïne est chétive et taciturne. Bourru, son partenaire a de l'embonpoint. Si le clap de fin annonce l'espoir, il n'augure aucunement le bonheur éternel. Parce qu'il met en scène l'imperfection de l'existence et des émotions de deux êtres, ce long-métrage ne ment pas. Au contraire, il reflète l'entière vérité de l'amour.

 

Il était une fois en Normandie

Parce que le cinéma se doit d’éveiller l’imagination du spectateur, les dialogues sont brefs. « On doit le laisser rêver, affirme la réalisatrice d’« Angel et Tony ». En plus les Normands parlent peu, jamais pour ne rien dire », ajoute-t-elle. Et les bavardages inutiles contrasteraient avec l’environnement du film. A travers les silences du personnage de Tony, Alix Delaporte scénarise les héros de son enfance. Ces marins-pêcheurs dont elle se complaisait à observer l’ouvrage, durant sa jeunesse. Ces hommes sont, dit-elle, pareils aux cowboys. Impassibles face à la rudesse de leur quotidien, ils naviguent au gré des vagues, tiennent les rênes de leur cargo. Et comme dans des westerns, les notions de quête et de cheminement constituent le nœud de plusieurs séquences. Les sillons tracés par la coque d’un bateau, tout comme par les pneus du vélo d‘Angèle.  Sur la pellicule 35 mm, 1 minute 40 de prise de vue sont d’ailleurs consacrées à son ultime trajet. « J’ai tourné cette scène afin d’inclure un moment de respiration, révèle Alix Delaporte. J’avais besoin de prendre le temps de les regarder, elle et son visage changeant. Un plan aussi long rapproche le spectateur de l‘héroïne, le pousse à prendre la mesure de celle-ci.» Qu’importe la discordance entre le vécu des personnages et celui du public, ajoute la réalisatrice. Car chacun peut aisément s’identifier aux héros du film dans leur détermination à tirer enseignement du passé et à se concentrer sur l’avenir.

 

La complexité du jeu amoureux

Les interprètes d’Angèle et de Tony se sont rencontrés au Conservatoire de Paris. Malgré l’allégresse déclenchée par leurs retrouvailles, il a fallu dissimuler à la caméra la complicité qui les unit depuis dix ans. « On avait tout à réinventer » , déclare l’actrice. Le malaise, le trouble, la confusion d’une relation naissante. Mais sur le tournage, la pudeur a subsisté. « Grégory [Gadebois] surnommait la scène passionnelle « la grosse cascade », révèle Clotilde Hesme. On avait exigé de la tourner en une seule prise.»  Au long des six semaines de réalisation, cette difficulté s’est finalement estompée. Tous deux ont réussi à crédibiliser le jeu d’une histoire d’amour. « Angèle s’éloigne des rôles extravertis qui m'ont déjà été offerts. Mais je voulais oser un personnage antipathique »,  explique Clotilde Hesme. Évidemment, la noirceur de l'héroïne a parfois pesé sur le psychisme de l’actrice. « Le soir, j’avais vraiment besoin de me détendre », reconnaît-elle. La modestie des financements du projet cinématographique, nécessitant une concentration de l'efficacité, n'a pas été sans influence sur les plateaux de tournage. Une tension, une adrénaline excitante ont conféré à l’interprétation du script une certaine fébrilité. Une tension concordant avec le scénario, et palpable à l’écran.