Text Size

La critique de Télérama

La critique de Télérama 02/01/2008

Le festival de Cannes 2007 fut celui de la consécration du jeune cinéma roumain. Une Nouvelle Vague des Carpates désireuse de raconter sans tabou les années Ceaucescu, et d'exprimer avec la même franchise les mutations douloureuses de son pays. Si Cristian Mungiu a reçu en mains propres la Palme d'or pour 4 Mois, 3 semaines et 2 jours, le prix Un certain regard fut décerné à Cristian Nemescu à titre posthume. Neuf mois plus tôt, le très jeune cinéaste (27 ans tout juste) avait été tué dans un accident de voiture alors qu'il finalisait le montage de son premier long métrage. California Dreamin' est resté inachevé, ce qui se ressent dans une deuxième partie moins maîtrisée, plus étirée que nécessaire en dépit d'ellipses brutales. Il y a pourtant dans cette chronique caustique de la Roumanie profonde une ambition, une énergie, une puissance de la mise en scène peu communes.

L'action se déroule pendant l'été 1999, aux dernières heures de la guerre du Kosovo. Un train de l'Otan, rempli de matériel high tech et de militaires américains commandés par le capitaine Jones (le second couteau hollywoodien Armand Assante, impressionnant de colère rentrée), traverse la Roumanie pour rejoindre le front. Mais dans le village de Capalnita, le peu scrupuleux chef de gare (Razvan Vasilescu, faussement bonhomme et vraiment génial, comme l'ensemble du casting) bloque le convoi pendant cinq jours faute d'autorisation écrite. On imagine ce qu'Emir Kusturica aurait pu faire d'un sujet aussi baroque - quoique inspiré d'un fait authentique : animaux en folie, folklore gitan, plans surchargés jusqu'à l'ivresse... Cristian Nemescu, lui, privilégie le réalisme. Caméra presque toujours à l'épaule, il filme les adolescentes roumaines prêtes à tout pour séduire les beaux Américains, le maire hospitalier jusqu'à la caricature qui espère la gloire pour son bled perdu, les petits trafics et les grosses rancoeurs dans un pays encore convalescent de la dictature.

Le film rebondit constamment du rire à la tension grâce à des ruptures de ton sidérantes de violence. Et, au passage, il démolit les prétentions des Etats-Unis à se poser en gentils gendarmes du monde. A l'instar du chef de gare Doiaru, les Roumains ont attendu en vain l'armée américaine en 1945 ; et, quand, enfin, les marines débarquent cinquante ans plus tard avec les meilleures intentions du monde, c'est pour semer (bien involontairement) le chaos et la mort. Le « rêve de Californie » a tourné au cauchemar.