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Critique une vie toute neuve

Le monde, 2010.

De l'abandon à l'adoption: une vie d'enfant.

Séoul, 1975. Jinhee a 9 ans. Centrées sur son mètre trente (elle n'est pas bien grande), les premières images reflètent le bonheur absolu de la gamine à être avec son père : assise sur sa bicyclette, face à lui au restaurant. Ounie Lecomte ne montre pas l'adulte, elle filme un état d'âme, un sentiment d'exaltation enfantine. Elle va procéder ainsi jusqu'à la fin. S'attacher avec une infinie pudeur à figurer ce que ressent Jinhee de l'intérieur, rester à sa hauteur. Très vite, elle suggère le drame qui guette Jinhee en la faisant chantonner ce refrain dont la petite fille ne mesure pas encore la portée intime et qui, pour nous, surgit de façon poignante : "Combien je t'ai aimé ! Tu regretteras un jour, quand le temps aura passé !"

Amoureuse éperdue

Que se trame-t-il ? Pourquoi tous ces cadeaux, ces habits neufs, ces belles chaussures et ce gâteau trimbalé en autocar ? Jinhee ne veut pas comprendre, elle n'en revient pas, elle est tétanisée par ce qui lui arrive, et s'accroche désespérément à ce qu'elle croyait immuable. "Mon père n'est pas un menteur. Mon père va revenir." Elle finira par se rendre à l'évidence. Son père l'a placée dans un orphelinat tenu par des soeurs catholiques. Une vie toute neuve retrace l'épreuve de la séparation, la vie dans ce lieu qui ne lui est pas hostile mais auquel elle ne veut pas s'adapter, l'attente d'être choisie par une famille étrangère.

Il s'agit d'une histoire autobiographique. Née en 1966, Ounie Lecomte a vécu ce traumatisme de l'abandon, ces années à attendre son père comme une amoureuse éperdue, cette enfance synonyme de solitude, de silence, de mort, avant d'être adoptée par une famille protestante française. Elle a été comédienne, costumière pour le cinéma. Elle a réalisé ce film rare avec l'appui du cinéaste Lee Chang-dong qui est devenu son coproducteur. Sa façon de relater cette expérience en maintenant l'humain au coeur du récit, de se maintenir sur un plan plus charnel que cérébral, évoque (et revendique l'influence de) Maurice Pialat, son Enfance nue.

L'épreuve de l'adoption est ici retracée du point de vue de l'enfant. Ounie Lecomte peint le réel, mais à la lumière des réactions émotionnelles de son héroïne. Son film est scandé par l'amitié que Jinhee noue avec Sookhee, ferment d'un autre déchirement, par son apprentissage de la vie collective, de l'insoumission au fatalisme, et trouve une grâce, une poésie discrète, dans le traitement d'événements qui renvoient sans cesse à sa douleur métaphysique. La visite médicale dénonce un monde où les adultes ne tiennent pas leurs promesses (du père à l'infirmière), en même temps qu'elle fait resurgir un souvenir dont Jinhee se sent coupable (la piqûre de vaccin rappelant l'aiguille qui blessa son demi-frère nouveau-né et dont on l'accusa). "La souffrance du Christ vient de son amour infini pour son Père", entend-elle à la messe.

Dans cet environnement où planent l'obsédante tentation du péché et l'indispensable demande de pardon, le suicide d'une orpheline, la mort d'un oiseau tombé du nid et qui, comme elle, refuse de s'alimenter, illustrent le désir morbide de Jinhee qui tente de s'ensevelir dans un trou. Ces indices semés (le rôle des vêtements, le sang qu'il faut cacher, ce mot "father" qu'il faut apprendre si l'on veut être adopté par une famille d'Américains) sont autant de stations d'un calvaire dans un film quasiment sans musique, où la résurrection par l'adoption n'efface pas le chagrin d'un deuil éternel.